dimanche 1 mars 2026

Du bon usage des statistiques ethniques et politiques dans le débat public

 Du bon usage des statistiques ethniques et politiques dans le débat public

Par Ariel DAHAN, Avocat & Sociologue

 

Recourir à des statistiques dans un débat public est toujours périlleux, les chiffres pouvant toujours être interprétés dans les deux sens. D’autant plus périlleux que leur utilisateur se trompe souvent dans l’utilisation des données ou leur représentativité. C’est une question liée au double biais du questionnement et de la représentativité :

A la question « voulez-vous gagner plus d’argent », le biais de réponse va forcer à répondre oui.

A la question « voulez-vous travailler plus longtemps » le biais force la négative.

Selon que vous poserez la question « voulez-vous travailler plus pour gagner plus ? » ou « voulez-vous gagner plus en travaillant plus ? » la réponse induite peut être différente.

 

Par ailleurs le recours à certaines données est réglementé, et parfois interdit. Le recours aux statistiques ethniques ou politiques est ainsi réglementé par la loi CNIL du 6 janvier 1978 sur l’informatique, les fichiers de données et les libertés.

 

L’article 6 de cette loi modifié le 12 décembre 2018 dispose :

Article 6

I.-Il est interdit de traiter des données à caractère personnel qui révèlent la prétendue origine raciale ou l'origine ethnique, les opinions politiques, les convictions religieuses ou philosophiques ou l'appartenance syndicale d'une personne physique ou de traiter des données génétiques, des données biométriques aux fins d'identifier une personne physique de manière unique, des données concernant la santé ou des données concernant la vie sexuelle ou l'orientation sexuelle d'une personne physique.

II.-Les exceptions à l'interdiction mentionnée au I sont fixées dans les conditions prévues par le 2 de l'article 9 du règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 et par la présente loi.

III.-De même, ne sont pas soumis à l'interdiction prévue au I les traitements, automatisés ou non, justifiés par l'intérêt public et autorisés suivant les modalités prévues au II de l'article 31 et à l'article 32.

 

De cet article il ressort très explicitement qu’il est interdit de traiter des données incluant l’ethnie d’une personne, son opinion politique, ses convictions religieuses… En application de ces dispositions, il est de plus fort interdit de rechercher une tendance statistique d’obédience ethnique, politique ou religieuse de personnes en situation de faiblesse et privées de liberté. Notamment les personnes détenues en prison !

 

On peut critiquer cette interdiction en considérant, comme c’est le cas dans de nombreux pays anglosaxons, que le droit à l’information est tellement précieux qu’il interdit l’interdiction, et que l’obédience religieuse ou politique est une donnée qui peut faire partie de la vie publique d’un individu. On peut aussi, comme dans des pays moins libertaires, considérer que cette information fait partie intégrante de la personnalité d’un individu et doit donc être marquée sur son passeport, telle une donnée biométrique, à l’instar des passeports grec s qui mentionnaient la religion jusqu’en 2001. Il s’agit d’une question de société autant que de liberté. Toujours est-il que, en France, ces données sont protégées depuis 1978 et en Europe depuis l’adoption du règlement européen RGPD (règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016).

 

Dans ce contexte légal il est donc toujours étonnant de trouver des commentateurs politiques qui évoquent des statistiques ethniques ou politiques de la criminalité, l’information n’étant pas obviée, et pouvant être susceptible de changement ou de biais déclaratif. Si l’appartenance ethnique est difficilement modifiable, l’appartenance religieuse ou politique sont par essence des appartenances volontaires, auto-affirmatives et qui supposent une volonté de déclaration du sujet. Surtout, ces informations sont versatiles. La sensibilité politique peut changer avec le temps, spécifiquement sur le questionnement de la criminalité et plus encore pour des sujets d’étude privés de liberté dont la société espère précisément qu’ils réfléchissent à leurs actes et s’amendent.

 

Organismes autorisés à relever des statistiques sensibles :

Ces statistiques sont autorisées dans un contexte très restreint. Et pour la plupart elles ont été tenues par l’ONDRP Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales[i].

L’ONDRP a été dissous en 2020 et remplacé par le Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure ( @ssmsi ), et par l’INSEE. Devenu un service public, les données sont devenues disponibles sur les serveurs de l’Etat sur le site www.data.gouv.fr et sont également publiées tous les ans par le Ministère de l’Intérieur.

L’édition 2025 publiée en novembre 2025 couvre la période 2023 / 2024 et est accessible ici.[ii]

 

Et pourtant le sociologue Erwan Lecoeur (docteur en sociologie et journaliste, proche de la mouvance écologique et auto-spécialisé dans l’étude politique de l’Extrême-Droite française) a énoncé très doctement que 10% des prisonniers sont membres du RN… dans un contexte où l’ensemble de la classe politique réagit horrifiée au meurtre de Quentin Deranque, jeune homme qui assurait bénévolement la sécurité de l’association féministe #Collectif_Nemesis venue dénoncer un congrès d’une personnalité politique très controversée.

 

Son propos litigieux, relevé par le JDD est le suivant :

« Je le rappelle, 10 % des gens qui sont en prison aujourd’hui sont membres du RN. Et ça, c’est passé un petit peu comme une lettre à la Poste. »[iii]

 

Cette affirmation appelle deux remarques :

La première que la statistique annoncée est improuvable, faute pour l’Observatoire public de la criminalité d’avoir recueilli ces données.

 

La seconde remarque, purement statistique, est qu’en affirmant que 10% des gens qui sont en prison ‘seraient’ membres d’une formation politique donnée alors que cette formation représente plus de 33% des votes exprimés lors des dernières élections nationales, l’information manque fortement de pertinence. En effet, 10% d’une population de 33% de la population française, cela représente 3,3% de la population française.

En considérant vraie cette affirmation non-prouvée, cela signifie que 90% des délinquants ne votent pas RN. Ce qui, dans une lecture brutale des données, montre que les électeurs RN seraient plus respectueux de la loi que ne le sont les électeurs des autres forces politiques !

 

Bien évidemment, lier l’appartenance ou la revendication politique à un niveau de délinquance est une mesure inadaptée et biaisée, puisqu’il n’y a aucun moyen de relier objectivement un vote à une personne. Aussi le rattachement politique relève-t’il exclusivement de l’auto-revendication ou des actes en eux-mêmes.

 

Indice d’appartenance politique : un acte de dégradation d’un local politique revendiqué par un groupe politique donné peut-il faire considérer que ses auteurs sont – du moins temporairement -affiliés au groupe politique ciblé.

Autre indice pouvant être retenu : l’appartenance revendiquée à des groupes ou associations politiques. Mais cette appartenance ne serait prouvée que de manière contextuelle, faute de pouvoir accéder au registre des membres.

 

Quand on y songe, cette affirmation est aussi absurde que celle de Coluche, relevant que 30 % des accidents mortels sont causés par des personnes alcoolisés, qui affirme que le vrai danger est de ne pas boire, puisque 70 % des accidents mortels seraient causés par des personnes sobres ! Remarque statistique absolument vraie et totalement inadaptée car issue d’un paradoxe initié par le biais statistique !

 

La donnée statistique n’est pas une donnée prédictrice. Ce n’est pas parce qu’une personne est alcoolisée qu’elle provoquera un accident mortel dans 30 % des cas. Cette personne peut aussi bien ne pas conduire, et ne pas avoir d’accident… et la cause de l’accident peut ne pas être liée à l’alcoolémie.

De même l’affirmation « 10% des personnes incarcérées sont d’extrême-droite » est biaisée. Ce n’est pas l’orientation politique revendiquée qui est la cause de l’incarcération mais le comportement de l’individu. Autrement, par simple comparaison avec les autres groupes politiques, celui-ci serait bien plus recommandable.

 

A ce stade du débat il faut se rapporter aux seules statistiques autorisées : celles publiées par le Ministère de l’Intérieur et récoltées par le SSMSI :[iv]

Ces données reprennent les élucidations des crimes et délits en 2023, et les plaintes déposées en 2024. Attention au biais de lecture : l’élucidation ne suppose ni la condamnation ni l’incarcération, mais uniquement la fin de l’enquête. Parfois c’est l’inverse. Le débat judiciaire pénal est un sport noble soumis à l’aléas cognitif du magistrat. Parfois l’avocat est bon, et le prévenu acquitté. Comme disais mon parrain au barreau :

« lorsque j’ai débuté dans la profession je perdais en moyenne un dossier sur deux. Avec 50 ans d’expérience je gagne à présent un dossier sur deux ».

 

Aucune de ces données ne prends en considération l’appartenance politique des prévenus.

La seule donnée disponible est la nationalité, et l’on pourra avec intérêt remarquer que 9% des auteurs d’infraction élucidées en 2024 sont de nationalité étrangère (sans distinguer s’ils sont européens ou extraeuropéens).

Ce qui permet de dire que 91 % des actes de délinquance sont commis par des français.

Et pour en tirer des ordres de grandeur plus pertinents il faut rappeler que la population française de 2024, recensée à 68,9 millions d’individus, comporte à la fois les ressortissants français et les ressortissants étrangers résidant régulièrement en France, au nombre de 6 millions d’étrangers soit 8,8% de la population recensée. Il y a donc 62,9 millions de français dans la population française.[v]

 

Si l’on fait un ratio des personnes incarcérées étrangers/nationaux le ratio semble proche du ratio des personnes recensées.

Si l’on fait un ratio personnes incarcérés en pourcentage de leur représentation dans la population française le résultat est différent :

En 2024 les prisons détenaient 80300 personnes.

-       Sur cette base,

o   le ratio d’étrangers était de 8,8 % soit 7066 personnes.

o   Le ratio de français était de 91,2 % soit 73234 personnes

o   Soit un pourcentage de la population française de 0,12% ;

-       Mais le retraitement des données par représentation dans la population nationale donne :

o   étrangers incarcérés : 7066 / 6millions = 0,1178% de la population étrangère

o   français incarcérés : 73234/ 68,8 millions = 0,1064% de la population française

 

On observe donc une sur-représentation des personnes étrangères dans la population carcérale par rapport à sa représentation dans la population française.

 

Là encore ce chiffre est biaisé, puisque l’emprisonnement d’un individu n’est qu’une information à forte variabilité, qui dépend

  • -      de l’aléas judiciaire propre à la défense pénale
  • -       de l’aléas judiciaire propre à la vision politique des magistrats
  • -       de l’aléas administratif lié à la disponibilité des places de prison

 

Ainsi, la donnée d’élucidation est-elle plus cohérente que le taux de personnes incarcérés. Et la donnée d’élucidation ne permet pas d’avoir une représentation politique des délinquants.

Mais en considérant que 33% des votants aux dernières élections nationales ont choisi le vote RN, et en retraitant cette donnée par rapport à la population de nationalité française, seule autorisée à voter aux législatives, on obtient le chiffre théorique de 20 757°000 français se revendiquant du RN. (62 900 000 *33/100).

Si le nombre de personnes incarcérés se revendiquant du RN par rapport à la population de français incarcérés est bien de 10% (hypothèse) alors le nombre de détenus se revendiquant du RN serait de 7 323. (73 234 x 10/100).

Dans ce cas,

  • -       le ratio détenus RN / population RN serait de 0,0353 %
  • -       alors que le ratio détenus français / population française est de 0,1164 %

 

Une analyse statistique biaisée montre que la population d’extrême droite serait (en 2024 tout au moins) 30,33 % moins délinquante que la population de nationalité française dans son ensemble, alors que la population d’extrême droite représente 33% de la population de nationalité française. Elle serait donc statistiquement nettement moins délinquante que la moyenne nationale.

 

Cette analyse que je vous présente souffre évidemment d’autre biais statistiques majeurs :

-       La donnée initiale (10% de la population carcérale voterait RN) est invérifiable

-       Cette donnée initiale n’est pas datée alors que je présente des données vérifiées et datées

Mais elle suffit à mon avis pour discréditer les propos tenus par Erwan Lecoeur, pourtant docteur en sociologie, et pour rappeler que les statistiques portant sur les données personnelles sont soit des données protégées, soit des données très volatiles, et soumises à un biais d’affirmation. Il en est ainsi des données d’appartenance religieuse ou politique, contrairement aux données d’appartenance ethnique ou nationale.

 

La prudence reste de mise en la matière. Les statistiques faussées sont aussi une manière de fausser le débat politique.

 

Ariel DAHAN pour 2kismokton

Le 1er mars 2026


Pour aller plus loin

Violence des nouveaux migrants : Fait divers ou fait de société ? Tentative d’analyse comparée des notions et de leur portée juridique et sociétale

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