Du bon usage des statistiques ethniques et politiques dans le débat public
Par Ariel DAHAN, Avocat & Sociologue
Recourir à des statistiques dans un débat public est toujours périlleux, les chiffres pouvant toujours être interprétés dans les deux sens. D’autant plus périlleux que leur utilisateur se trompe souvent dans l’utilisation des données ou leur représentativité. C’est une question liée au double biais du questionnement et de la représentativité :
A la question « voulez-vous
gagner plus d’argent », le biais de réponse va forcer à répondre oui.
A la question « voulez-vous
travailler plus longtemps » le biais force la négative.
Selon que vous poserez la question
« voulez-vous travailler plus pour gagner plus ? » ou
« voulez-vous gagner plus en travaillant plus ? » la
réponse induite peut être différente.
Par ailleurs le recours à certaines
données est réglementé, et parfois interdit. Le recours aux statistiques
ethniques ou politiques est ainsi réglementé par la loi CNIL du 6 janvier 1978
sur l’informatique, les fichiers de données et les libertés.
L’article 6 de cette loi modifié le
12 décembre 2018 dispose :
Article
6
I.-Il
est interdit de traiter des données à caractère personnel qui révèlent la
prétendue origine raciale ou l'origine ethnique, les opinions politiques, les
convictions religieuses ou philosophiques ou l'appartenance syndicale d'une
personne physique ou de traiter des données génétiques, des données
biométriques aux fins d'identifier une personne physique de manière unique, des
données concernant la santé ou des données concernant la vie sexuelle ou
l'orientation sexuelle d'une personne physique.
II.-Les
exceptions à l'interdiction mentionnée au I sont fixées dans les conditions
prévues par le 2 de l'article 9 du règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 et
par la présente loi.
III.-De
même, ne sont pas soumis à l'interdiction prévue au I les traitements,
automatisés ou non, justifiés par l'intérêt public et autorisés suivant les
modalités prévues au II de l'article 31 et à l'article 32.
De cet article il ressort très
explicitement qu’il est interdit de traiter des données incluant l’ethnie d’une
personne, son opinion politique, ses convictions religieuses… En application de
ces dispositions, il est de plus fort interdit de rechercher une tendance
statistique d’obédience ethnique, politique ou religieuse de personnes en
situation de faiblesse et privées de liberté. Notamment les personnes détenues
en prison !
On peut critiquer cette interdiction
en considérant, comme c’est le cas dans de nombreux pays anglosaxons, que le
droit à l’information est tellement précieux qu’il interdit l’interdiction, et
que l’obédience religieuse ou politique est une donnée qui peut faire partie de
la vie publique d’un individu. On peut aussi, comme dans des pays moins
libertaires, considérer que cette information fait partie intégrante de la
personnalité d’un individu et doit donc être marquée sur son passeport, telle
une donnée biométrique, à l’instar des passeports grec s qui mentionnaient la
religion jusqu’en 2001. Il s’agit d’une question de société autant que de
liberté. Toujours est-il que, en France, ces données sont protégées depuis 1978
et en Europe depuis l’adoption du règlement européen RGPD (règlement (UE) 2016/679 du 27 avril
2016).
Dans ce contexte légal il est donc
toujours étonnant de trouver des commentateurs politiques qui évoquent des
statistiques ethniques ou politiques de la criminalité, l’information n’étant
pas obviée, et pouvant être susceptible de changement ou de biais déclaratif.
Si l’appartenance ethnique est difficilement modifiable, l’appartenance
religieuse ou politique sont par essence des appartenances volontaires, auto-affirmatives
et qui supposent une volonté de déclaration du sujet. Surtout, ces informations
sont versatiles. La sensibilité politique peut changer avec le temps,
spécifiquement sur le questionnement de la criminalité et plus encore pour des
sujets d’étude privés de liberté dont la société espère précisément qu’ils
réfléchissent à leurs actes et s’amendent.
Organismes autorisés à relever des
statistiques sensibles :
Ces statistiques sont autorisées dans
un contexte très restreint. Et pour la plupart elles ont été tenues par l’ONDRP
Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales[i].
L’ONDRP a été dissous en 2020 et
remplacé par le Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure (
@ssmsi ), et par l’INSEE. Devenu un service public, les données sont devenues disponibles
sur les serveurs de l’Etat sur le site www.data.gouv.fr
et sont également publiées tous les ans par le Ministère de l’Intérieur.
L’édition 2025 publiée en novembre
2025 couvre la période 2023 / 2024 et est accessible ici.[ii]
Et pourtant
le sociologue Erwan Lecoeur (docteur en sociologie et journaliste, proche de la
mouvance écologique et auto-spécialisé dans l’étude politique de
l’Extrême-Droite française) a énoncé très doctement que 10% des prisonniers
sont membres du RN… dans un contexte où l’ensemble de la classe politique
réagit horrifiée au meurtre de Quentin Deranque, jeune homme qui assurait bénévolement
la sécurité de l’association féministe #Collectif_Nemesis venue dénoncer un
congrès d’une personnalité politique très controversée.
Son propos litigieux, relevé par le
JDD est le suivant :
« Je le rappelle, 10 % des
gens qui sont en prison aujourd’hui sont membres du RN. Et ça, c’est passé un
petit peu comme une lettre à la Poste. »[iii]
Cette affirmation appelle deux
remarques :
La première que la statistique
annoncée est improuvable, faute pour l’Observatoire public
de la criminalité d’avoir recueilli ces données.
La seconde remarque,
purement statistique, est qu’en affirmant que 10% des gens qui sont en prison ‘seraient’
membres d’une formation politique donnée alors que cette formation représente
plus de 33% des votes exprimés lors des dernières élections nationales, l’information
manque fortement de pertinence. En effet, 10% d’une population de 33% de la
population française, cela représente 3,3% de la population française.
En considérant vraie cette
affirmation non-prouvée, cela signifie que 90% des délinquants ne votent pas
RN. Ce qui, dans une lecture brutale des données, montre que les électeurs RN
seraient plus respectueux de la loi que ne le sont les électeurs des autres
forces politiques !
Bien évidemment, lier l’appartenance
ou la revendication politique à un niveau de délinquance est une mesure
inadaptée et biaisée, puisqu’il n’y a aucun moyen de relier objectivement un
vote à une personne. Aussi le rattachement politique relève-t’il exclusivement
de l’auto-revendication ou des actes en eux-mêmes.
Indice d’appartenance politique :
un acte de dégradation d’un local politique revendiqué par un groupe politique
donné peut-il faire considérer que ses auteurs sont – du moins temporairement
-affiliés au groupe politique ciblé.
Autre indice pouvant être
retenu : l’appartenance revendiquée à des groupes ou associations
politiques. Mais cette appartenance ne serait prouvée que de manière
contextuelle, faute de pouvoir accéder au registre des membres.
Quand on y songe, cette affirmation
est aussi absurde que celle de Coluche, relevant que 30 % des accidents mortels
sont causés par des personnes alcoolisés, qui affirme que le vrai danger est de
ne pas boire, puisque 70 % des accidents mortels seraient causés par des
personnes sobres ! Remarque statistique absolument vraie et totalement
inadaptée car issue d’un paradoxe initié par le biais statistique !
La donnée statistique n’est pas une
donnée prédictrice. Ce n’est pas parce qu’une personne est alcoolisée qu’elle
provoquera un accident mortel dans 30 % des cas. Cette personne peut aussi bien
ne pas conduire, et ne pas avoir d’accident… et la cause de l’accident peut ne
pas être liée à l’alcoolémie.
De même l’affirmation « 10% des
personnes incarcérées sont d’extrême-droite » est biaisée. Ce n’est pas
l’orientation politique revendiquée qui est la cause de l’incarcération mais le
comportement de l’individu. Autrement, par simple comparaison avec les autres
groupes politiques, celui-ci serait bien plus recommandable.
A ce stade du débat il faut se
rapporter aux seules statistiques autorisées : celles publiées par le
Ministère de l’Intérieur et récoltées par le SSMSI :[iv]
Ces données reprennent les
élucidations des crimes et délits en 2023, et les plaintes déposées en 2024. Attention
au biais de lecture : l’élucidation ne suppose ni la condamnation ni
l’incarcération, mais uniquement la fin de l’enquête. Parfois c’est l’inverse.
Le débat judiciaire pénal est un sport noble soumis à l’aléas cognitif du
magistrat. Parfois l’avocat est bon, et le prévenu acquitté. Comme disais mon
parrain au barreau :
« lorsque j’ai débuté dans la
profession je perdais en moyenne un dossier sur deux. Avec 50 ans d’expérience
je gagne à présent un dossier sur deux ».
Aucune de ces données ne prends en
considération l’appartenance politique des prévenus.
La seule donnée disponible est la
nationalité, et l’on pourra avec intérêt remarquer que 9% des auteurs
d’infraction élucidées en 2024 sont de nationalité étrangère (sans distinguer
s’ils sont européens ou extraeuropéens).
Ce qui permet de dire que 91 % des
actes de délinquance sont commis par des français.
Et pour en tirer des ordres de
grandeur plus pertinents il faut rappeler que la population française de 2024,
recensée à 68,9 millions d’individus, comporte à la fois les ressortissants
français et les ressortissants étrangers résidant régulièrement en France, au
nombre de 6 millions d’étrangers soit 8,8% de la population recensée. Il y a
donc 62,9 millions de français dans la population française.[v]
Si l’on fait un ratio des personnes
incarcérées étrangers/nationaux le ratio semble proche du ratio des personnes
recensées.
Si l’on fait un ratio personnes
incarcérés en pourcentage de leur représentation dans la population française le
résultat est différent :
En 2024
les prisons détenaient 80300 personnes.
-
Sur cette base,
o le
ratio d’étrangers était de 8,8 % soit 7066 personnes.
o Le
ratio de français était de 91,2 % soit 73234 personnes
o Soit
un pourcentage de la population française de 0,12% ;
-
Mais le retraitement des données par
représentation dans la population nationale donne :
o étrangers
incarcérés : 7066 / 6millions = 0,1178% de la population étrangère
o français
incarcérés : 73234/ 68,8 millions = 0,1064% de la population française
On observe donc une sur-représentation
des personnes étrangères dans la population carcérale par rapport à sa
représentation dans la population française.
Là encore ce chiffre est
biaisé, puisque l’emprisonnement d’un individu n’est qu’une information à forte
variabilité, qui dépend
- - de l’aléas judiciaire propre à la
défense pénale
- -
de l’aléas judiciaire propre à la
vision politique des magistrats
- -
de l’aléas administratif lié à la
disponibilité des places de prison
Ainsi, la donnée d’élucidation est-elle
plus cohérente que le taux de personnes incarcérés. Et la donnée d’élucidation ne
permet pas d’avoir une représentation politique des délinquants.
Mais en considérant que 33% des votants
aux dernières élections nationales ont choisi le vote RN, et en retraitant cette
donnée par rapport à la population de nationalité française, seule autorisée à
voter aux législatives, on obtient le chiffre théorique de 20 757°000 français
se revendiquant du RN. (62 900 000 *33/100).
Si le nombre de personnes incarcérés
se revendiquant du RN par rapport à la population de français incarcérés est
bien de 10% (hypothèse) alors le nombre de détenus se revendiquant du RN serait
de 7 323. (73 234 x 10/100).
Dans ce cas,
- - le ratio détenus RN / population RN
serait de 0,0353 %
- - alors que le ratio détenus français
/ population française est de 0,1164 %
Une analyse statistique biaisée montre
que la population d’extrême droite serait (en 2024 tout au moins) 30,33 % moins
délinquante que la population de nationalité française dans son ensemble, alors
que la population d’extrême droite représente 33% de la population de
nationalité française. Elle serait donc statistiquement nettement moins
délinquante que la moyenne nationale.
Cette analyse que je vous présente
souffre évidemment d’autre biais statistiques majeurs :
-
La donnée initiale (10% de la
population carcérale voterait RN) est invérifiable
-
Cette donnée initiale n’est pas
datée alors que je présente des données vérifiées et datées
Mais elle suffit à mon avis pour discréditer
les propos tenus par Erwan Lecoeur, pourtant docteur en sociologie, et pour
rappeler que les statistiques portant sur les données personnelles sont soit des
données protégées, soit des données très volatiles, et soumises à un biais d’affirmation.
Il en est ainsi des données d’appartenance religieuse ou politique,
contrairement aux données d’appartenance ethnique ou nationale.
La prudence reste de mise en la
matière. Les statistiques faussées sont aussi une manière de fausser le débat
politique.
Ariel DAHAN pour 2kismokton
Le 1er mars 2026
Pour aller plus loin
[i] https://www.data.gouv.fr/organizations/observatoire-national-de-la-delinquance-et-des-reponses-penales-ondrp
[ii] https://www.interieur.gouv.fr/sites/minint/files/medias/documents/2025-11/SSMSI-Chiffres-cles_2025.pdf
[iii] https://www.lejdd.fr/politique/10-des-prisonniers-sont-membres-du-rn-la-sortie-etonnante-dun-sociologue-sur-france-info-167319

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire