La linguistique a un rapport ontologique avec le droit et la justice.
La linguistique a un rapport ontologique
avec le droit et la justice.
L'ennui est que
l'écriture inclusive est devenue un marqueur politique et social, et un enjeu
politisé. La politisation de l'intégrité de la langue française se connaît
depuis l'Ordonnance de Villers-Cotteret.
Point de départ
L'ordonnance
d'août 1539 sur le fait de la justice, dite de Villers-Cotterêts, a
été édictée par François Ier, le 25 août 1539 à Villers-Cotterêts,
et enregistrée au Parlement de Paris le 6 septembre 1539. Cette ordonnance
constitue le plus ancien texte normatif encore en vigueur],
ses articles 110 et 111 (concernant la langue utilisée par la
justice) étant toujours en vigueur.
Il est utile de
rappeler leur contenu dont la simplicité biblique devrait éclairer le
législateur, le politique et le journaliste:
Article
110 Et afin
qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrêts, nous voulons
et ordonnons qu'ils soient faits et écrits si clairement, qu'il n'y ait ni
puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude ne lieu à demander interprétation.
Article
111 Et pour
ce que telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins
contenus esdits arrests, nous voulons d'oresnavant que tous arrests,
ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souveraines et
autres subalternes et inférieures, soient de registres, enquestes, contrats,
commissions, sentences testaments, et autres quelconques, actes et exploicts de
justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux
parties en langage maternel françois et non autrement.
L’idée soutenue
par François 1er était que les textes, décisions et autres documents
liés à la justice ne doivent pas souffrir d’ambiguïté ou d’incertitude ou de
doute interprétatif. Ils doivent pouvoir être compris de l’ensemble du peuple
français. Et pour cela doivent être rédigés dans la seule langue française,
laissant obligatoirement de côté les langues locales.
Mais la langue
française n’était pas encore totalement définie, non-plus que son orthographie.
Robert Merle
nous en a tracé un excellent tableau dans son œuvre « Fortunes de France »,
où l’on voit l’évolution linguistique du français, parlé par les nobles ou par
le peuple.
C’est dans ce
contexte qu’intervient Joachim Du Bellay qui publie en 1549 La Défense
et illustration de la langue française (originellement La
Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse – preuve de l’évolution de
la langue). Ce texte de théorie littéraire de la Renaissance, se présente comme
un plaidoyer en faveur de la langue française, dans la foulée de l'ordonnance
de Villers-Cotterêts. Le poète y exprime sa reconnaissance au Roi pour avoir
incité à la préservation des arts et de la culture. Du Bellay veut faire évoluer
la langue française pour la faire passer d’une langue « barbare » et
« vulgaire » à une langue élégante et digne. Raison pour laquelle il
invite ses collègues à l'enrichir pour en faire une langue de référence et d’enseignement.
Dès 1549
apparaît donc la question du contrôle politique de l’évolution naturelle de la
langue française, tiraillée entre les glissements populaires et la technicité
de la langue de référence.
La
Constitution de 1958 instaure la langue française comme langue de la république,
la langue en étant un des attributs, comme son drapeau, son hymne et sa devise.
Il aura fallu attendre 400 ans pour que la volonté de François 1er
soit constitutionnalisée.
La loi TOUBON
du 4 août 1994
Loi n°
94-665 du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française
450 ans plus
tard, et en dépit de sa constitutionalisation linguistique, la France politique
constate que la langue française a tendance à être oubliée dans les textes
officiels ou les publications. Il s’agit d’un enjeu de société mais aussi de rayonnement
international : La France du XXème siècle finissant n’est plus celle du 19ème
siècle qui faisait la diplomatie internationale. L’Anglais l’a supplanté dans
les échanges commerciaux, diplomatiques et même scientifiques ou universitaires.
La Francophonie se réduit au point qu’il faut créer une Organisation dédiée.
La Loi Toubon reprend
les principes de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts dans des termes aussi
bibliques :
Article
1 : Langue de la République en vertu de la Constitution,
la langue française est un élément fondamental de la personnalité et du
patrimoine de la France.
Elle
est la langue de l'enseignement, du travail, des échanges et des services
publics.
Elle
est le lien privilégié des Etats constituant la communauté de la francophonie.
Article
2 Dans la désignation, l'offre, la présentation, le mode
d'emploi ou d'utilisation, la description de l'étendue et des conditions de
garantie d'un bien, d'un produit ou d'un service, ainsi que dans les factures
et quittances, l'emploi de la langue française est obligatoire.
Les mêmes dispositions s'appliquent à toute publicité
écrite, parlée ou audiovisuelle.
Les dispositions du présent article ne sont pas
applicables à la dénomination des produits typiques et spécialités
d'appellation étrangère connus du plus large public.
La législation sur les marques ne fait pas obstacle à
l'application des premier et troisième alinéas du présent article aux mentions
et messages enregistrés avec la marque.
Article
3 Toute inscription ou annonce apposée ou faite sur la
voie publique, dans un lieu ouvert au public ou dans un moyen de transport en
commun et destinée à l'information du public doit être formulée en langue
française. (…)
Mais la loi ne
fige pas la langue française. Bien au contraire le législateur a conscience que
la langue française étant une langue vivante elle peut évoluer. A cette fin il
crée une commission d'enrichissement de la langue française Décret
n°96-602 du 3 juillet 1996 relatif à l'enrichissement de la langue française.
Dans cette
commission, l'Académie française et l'Académie des Sciences y siègent de droit.
C’est bien dire leur rôle soit de création soit de contrôle de son évolution,
tant pour le contrôle de la précision du terme (Académie des sciences) que pour
le contrôle linguistique général.
Contexte Woke
Depuis l’advenue
de l’écriture inclusive, les politiques (hommes ou femmes) ont ouvert un champ
de bataille sur la phraséologie, la bien-pensance ou la bien-disance. Dans ce
contexte, il est apparu insupportable à certain que le neutre soit exprimé au masculin
en français.
Ce débat, qui aurait
pu être légitime dans le cadre de la commission d’enrichissement de la langue
française, a été porté exclusivement au sens politique, à grand renforts d’affirmations
sociologiques visant la toxicité masculine et l’invisibilisation de la femme…
simplement parce que le masculin l’emporte sur le féminin … dans l’orthographe
et la grammaire !
De fait, quelle
indélicatesse qu’une sentinelle puisse être un homme et qu’un secrétaire puisse
être une femme, mais qu’une chaise ou un tabouret, une hache ou un couteau
soient genrés.
Ce mouvement militant
est devenu un combat politique sous le quinquennat Hollande avec la nomination
de Najat Vallaud Belkhacem en ministre de l’Éducation nationale, qui a très
largement imposé la diffusion de la pensée de la théorie du genre et de l’écriture
inclusive, méthode linguistique innommable pour remplacer la méthode habituelle
consistant à nommer les deux genres dans la même phrase par le point médian, mélangeant
les deux genres dans un même mot. Ainsi, là où la norme rédactionnelle
utilisait la tournure « les candidats et les candidates », le point-médian
politique impose « les candidat.e.s ». Il en ressort une lecture
impossible, le point marque la fin d’une phrase. Le débat entre les partisans
du point-médian et les partisans du respect de la grammaire a été tel qu’il a
fallu que l’Etat dresse un correctif.
En Novembre
2017 le gouvernement publiera une circulaire interprétative qui interdit
l’écriture inclusive, dans les actes administratifs officiels en ces termes
très clairs, quasi bibliques:
«Dans les textes réglementaires, le
masculin est une forme neutre qu’il convient d’utiliser pour les termes
susceptibles de s’appliquer aussi bien aux femmes qu’aux hommes»
La circulaire
précisait que le doublon «le candidat ou la candidate» devait être
présent dans les actes de recrutement, pour ne pas marquer de préférence de
genre.
Saisi d’un
recours en annulation contre cette circulaire interprétative, le Conseil d'Etat,
en 2017, a rejeté le recours contre la circulaire en termes très sobres et
logiques:
«en prescrivant d’utiliser le
masculin comme forme neutre (...) et de ne pas faire usage de l’écriture dite
inclusive, la circulaire attaquée s’est bornée à donner instruction aux
administrations de respecter, dans la rédaction des actes
administratifs, les règles grammaticales et syntaxiques en vigueur».
On ne pouvait
mieux dire ! Le Conseil d'Etat reconnaissait que les règles grammaticales
et syntaxiques de la langue française reposent sur le masculin comme forme
neutre.
Hélas, le débat
a été relevé et le gan à nouveau jeté lorsque la Mairie de Paris a posé courant
2021 des nouvelles plaques commémoratives, marquant son intelligence politique
et son bon goût en recourant au point médian et en annihilant les termes hommes
et femmes. Les plaques objet du litiges voulaient valoriser le travail des membres
du Conseil de Paris qui y ont passé plus de 25 ans de carrière.
Dans une
logique woke assumée, et puisqu’il fallait dégenrer les termes, la plaque a eu
recours aux termes « Conseiller.e.s et Président.e.s », là où
le français grammatical se serait contenté de « Conseillers et Présidents »,
et où une expression féministe simplifiée aurait eu recours à la formule « Conseillers
et Présidents – femmes et hommes » ou tout simplement « Conseillers, Conseillères,
Présidents et Présidentes » comme le faisaient jadis les présentateurs
télé ou les présidents de la république lors de leurs vœux aux « français,
françaises ».
L’opposition
municipale ayant demandé en vain la rectification des plaques commémoratives,
le Conseil d’Etat a été saisi, et a rendu sa décision ce 31 décembre 2025,
terminant l’année en émotion, en rejetant le recours et en validant
nécessairement l’utilisation d’une langue qui n’est pas française, revenant à
la fois sur sa jurisprudence de 2017, sur la loi Toubon et sur l’ordonnance de
Villers-Cotterêts !
Cette décision,
qui n’est toujours pas publiée sur le site du Conseil d’Etat, est difficile à
comprendre, dès lors que le simple affichage de cette plaque rend Mme la Maire
de Paris redevable d’une amende de 4ème classe !
C’est dans ce
contexte que L'Académie française, placée garante académique de la langue
française – a exprime son avis sur toutes cette tentative jurisprudentielle de
modification radicale de la langue.
Le 8 janvier
2026, l’Académie française a formé une protestation solennelle contre la
décision du Conseil d’État sur son site, s’appuyant sur l’article 1er
de la loi Toubon du 4 août 1994, qui dispose « que la langue française
est un élément fondamental du patrimoine de la France » elle estime
que
« l’écriture inclusive institue arbitrairement des marqueurs orthographiques — dits « points médians » — contraires à la lisibilité et à l’esprit de notre langue, elle porte une atteinte grave à cette dimension patrimoniale, qui mérite pourtant d’être protégée au même titre que nos monuments et nos paysages.
Ayant déjà eu l’occasion de faire valoir que cette façon d’écrire nuit à l’apprentissage de notre langue et à son usage national autant qu’international, l’Académie française élève une protestation solennelle contre l’option retenue par cette décision.
Il est
difficile de ne pas être d’accord avec l’Académie française. Rappelons
-
Que le Conseil d'Etat n'a pas de compétence
légale en matière de fixation de la langue française
-
Que le Conseil d’Etat est revenu sur sa jurisprudence
de 2017
-
Que L’article 1er de la loi "Toubon"
du 4 août 1994 rappelle que la langue française est un élément fondamental du
patrimoine de la France.
-
Que l’article 3 fait interdiction aux
administrations de recourir à une langue qui ne serait pas la langue française ;
-
Que la violation de cette obligation expose
l'administration à une contravention de 4ème classe. (Art. 1er du Décret
n°95-240 du 3 mars 1995)
-
Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts motivait
cette obligation de la langue française par un soucis de bonne compréhension et
pour éviter tout risque d’interprétation ou toute ambiguïté.
Prospective :
Il me semble
important de rappeler que l'emploi de la langue n'est pas neutre. Je ne suis
pas hostile à l'évolution de la langue pour l'introduction d'un genre neutre
pour les choses, qu'on pourrait dénommer "Oun" (ni un ni une)
/ "Oul" (ni il ni elle) / "Lou" (ni lui ni
la). Mais le point médian est une catastrophe linguistique. Il freine la
compréhension de l'expression écrite, le point marquant la fin d’une idée et d’une
phrase.
S’il fallait – horresco
referens – qu’on arrive à modifier la langue française à ce point qu’un
métier ne puisse plus s’écrire qu’en incluant les deux genres possibles, le
point médiant devrait être remplacé par le trait médian "-". On
aurait alors ce qu’on voit déjà dans de nombreuses règles rédactionnelles :
« les candidat-e-s ». Et si le
genre neutre entrait dans la langue française, il suffirait alors de remplacer « les
candidats »par « lou candidots ». Encore que je ne suis pas
favorable à ce que le genre neutre s’applique à des êtres humain-e-s.
Une femme, un homme,
ne seront jamais une tabouret ou un chaise !
Je suis farouchement
hostile à cette manière d’écrire, mais elle est moins pire que celle du point
médian.
Rappelons l’idée
phare de l’ordonnance de Villers-Cotterêts : éviter les ambiguïtés des
textes administratifs. Cette idée est toujours en vigueur, surtout à l’heure de
l’intelligence artificielle qui nous pousse à une bêtise collective…
Ariel DAHAN
Pour 2kismokton
À l’issue de
sa séance du jeudi 8 janvier 2026, l’Académie française a publié le communiqué
suivant : Par une décision du 31 décembre 2025, le Conseil d’État statuant au
contentieux a validé l’utilisation de l’écriture dite « inclusive » sur des
plaques commémoratives installées au sein de l’Hôtel de Ville de Paris.
L’article 1er de
la loi du 4 août 1994 dispose pourtant que la langue française est un élément
fondamental du patrimoine de la France. Dans la mesure où l’écriture «
inclusive » institue arbitrairement des marqueurs orthographiques — dits «
points médians » — contraires à la lisibilité et à l’esprit de notre langue,
elle porte une atteinte grave à cette dimension patrimoniale, qui mérite
pourtant d’être protégée au même titre que nos monuments et nos paysages.
Ayant déjà
eu l’occasion de faire valoir que cette façon d’écrire nuit à l’apprentissage
de notre langue et à son usage national autant qu’international, l’Académie
française élève une protestation solennelle contre l’option retenue par cette
décision.
